Présentation

David Decamp plonge ses mains dans ces os de grenouilles qu’il a aidé le temps à blanchir. Et ce jeu de mains dans la pyramide osseuse rend un son de balafon, un son de bois sec, un air de savane où, entre les herbes cuivrées, des fauves s’adonnent à de sauvages et grandioses dévorations.

On refoule la pensée immédiate – un charnier - mais l’impression est tenace  devant cette très grande assiette en plâtre, vernie à la gomme laque, d’un blanc de morgue, terrible offrande  tournée vers le ciel. On rajoute ce qu’on ne voit pas : la main qui vous met l’assiette sous le nez . Inoffensifs cals de grenouille, porteurs du festin cruel de l’humanité.

Sur une tapisserie d’hôtel cossu, dans les beiges, verts, ocre - « la gamme de merde » aurait dit Dali - censée plaire à tout le monde , un chat momifié, gueule ouverte, crocs ravageurs , menace un tendre mulot.

La scène est sertie dans un cadre en plexiglas rouge, le 0 de l’enseigne d’un hôtel, éclairée par une guirlande. Sauvagerie révélée, sur tapisserie feutrée, signe extérieur de luxe, vulgaire par essence, d’une bourgeoisie calcifiée dans des postures grotesques. 
Au-delà de la cruauté de la scène représentée - car finalement , dans ce genre de situation , ne sommes nous pas tous égaux ?  - Un jour chat, un jour souris  - David se souvient que  « Dans l’Egypte ancienne,  une fois par an, la noblesse abandonnait l’exercice du pouvoir à ses esclaves,  à la seule fin de les convaincre qu’en situation inversée, ils auraient à son égard le comportement qu’elle-même avait envers eux. »

Encadrée, mise sous verre la momie devient une relique, objet de sacralisation dans de nombreuses religions. 
« Même sans y adhérer, je suis empreint de religion catholique. Quand je mets l’animal à la place de l’homme, je fais une sorte de relique païenne et baroque comme une grosse fleur pop, prête à traverser les siècles. » Même si parfois, elle n’a pas joué son rôle protecteur, c’est la peau qui maintient le squelette dans sa forme originelle. Et ce qui reste de peau desséchée, parcheminée, sur le chat ou le mulot, se trouve investi de la mission de leur garantir une forme d’éternité. « Ce n’est pas une oeuvre d’art,  mais un objet, une représentation. »

Toujours à propos de  Brancusi, Valentine Hugo parlait de « création primordiale, indépendante de notre époque et de notre civilisation » ... Dans sa recherche du temps perdu il remonte très  loin David Decamp… « Oh ! David… Come back !... »

Tremblante sous le vent, vient cette silhouette fragile d’homme nu, couleur chair. Lui aussi vient de l’arbre, de la sève de l’arbre, du latex.  Improbable, solitaire, démuni, menacé et debout. Est-il aveugle ou aveuglé ? A t’il déjà fait un pas ? Ecce homo.

Brigitte David

 

 david decamp