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Exposition de sculpture

01/01/2005
Hall Prince de la Charité
Lyon

Certaines sculptures de Brancusi sont en bois: il prenait un tronc, mais le plus souvent une poutre de ces maisons qu’on démolit, c’est à dire plus tout à fait un arbre, et le changeait en sculpture, ou du plâtre, et ça faisait un oiseau, un visage, un baiser, et l’objet gardait cependant la qualité de la colonne ou du madrier, Ia matière nouée du bois et l’aspect lisse du plâtre et rugueux de la pierre.

C’est ce que remarquait I’historien Henri Focillon (1), que le « bois de la statue n’est plus que le bois de l’arbre », contre un cliché romantique persistant qui voudrait qu’une sculpture, parce qu’elle est en bois, adopte également la qualité de la vie propre au végétal, alors qu’elle est évidemment beaucoup moins vivante que n’importe quel platane de bord de route. C’est l’alibi de par exemple Giuseppe Penone, pour qui « l’œuvre du sculpteur, c’est de réveiller l’image latente dans la nature » que la sculpture était déjà dans l’arbre ( on se souvient de Michel-Ange et la forme présente, comme incrustée de toute éternité dans le bloc de marbre (2), ou de l’œuvre emblématique de Giovanni Anselmo, la célèbre salade prise dans un bloc de granit qu’il faut remplacer afin qu’elle ne perde pas de sa fraicheur, et de la plupart des artistes issus de l’arte povera qui pratiquent un langage symboliste parfois un peu lourd.

Certaines sculptures sont en bois, c’est entendu, qu’on voudrait nous faire prendre pour de l’arbre, mais non, deuil pour deuil, le bois est mort, il n’y a pas d’arbre là dedans: la poule n’est pas dans l’œuf, l’œuf n’est pas dans la poule.

Alors voilà un arbre, et le sadisme ou la perversité artistique a conduit David Décamp à l’écorcer et le recouvrir de feuilles de plomb, la feuille de plomb dont on se servait pour couvrir les toits. D’abord on ne sait pas si c’est une mauvaise idée. Si c’est pour protéger l’arbre, c’est raté, ou trop tard: l’arbre était par terre, déjà coupé et presque mort.

Un arbre en plomb dont on imagine les racines se prolongeant dans la plomberie, un arbre de taille normale (trois mètres) mais démesuré dans cet espace, un arbre d’intérieur. Mais les arbres on le sait ne poussent pas dans les appartements. Les arbres, c’est là où il n’y a pas de parcmètre, c’est à dire à peu près partout en dehors des villes ou encore où il y a du chien qui pisse, et même ceux qui confondent parfois arbre et lampadaire. Et les arbres sont en bois, comme les chaises quand elles ne sont pas en plastique, le plancher sous la moquette. Et certaines sculptures de Brancusi.

I y eut pourtant des tentatives pour faire de l’arbre qui ne soit pas en bois. Déjà l’architecture gothique (3), puis Hector Guimard et ses entrées du métro les imitaient. Puis l’architecte Robert Mallet-Stevens imagina des arbres en ciment armé (4), une nouvelle espèce d’arbres cubistes de cinq mètres de haut, à la fois défi technique et provocation esthétique, qui voulait « rompre avec l’esprit de routine de ceux qui veulent toujours juger une œuvre par comparaison, tout prêts à applaudir à une imitation mais, en revanche, à protester contre une création » (5), et depuis les absurdes moulages en béton des jardins publics du XIXe, aux Buttes Chaumont, on n’avait rien vu d’aussi réussi. Au moins ces arbres, logiques et géométriques, réguliers dans leurs embranchements, n’essayaient-ils pas de faire illusion. Enfin Dubuffet et son Groupe de 4 arbres à New York, en époxy peint au polyuréthane (6), qui n’ont pas survécu au 11 septembre.

La perversion artistique intervient là où David Décamp transforme une sculpture en arbre: elle en adopte visiblement et très exactement la forme, en épouse branches et excroissances, habille étroitement sa structure, la moulant d’une combinaison de plomb, et la proposition du début – que l’arbre serait dans la sculpture et la sculpture dans l’arbre – s’en trouve en quelque sorte inversée. Visiblement, l’arbre se cache dans la sculpture. La chose malgré toute apparence n’est ni en bois ni en plomb, elle est en arbre. C’est la sculpture qui retourne à l’arbre, le bois mort qui, surmontant sa disparition, se souvient d’être un arbre, comme l’homme garde la mémoire du singe, et le citadin par nécessité retourne à l’homme jurassique.

Henri Bordes